Cette semaine, on a profité de la trêve hivernale pour nous entretenir avec l’attaquante de l'AS Nancy, Marlyse Ngo Ndoumbouk. Actuelle meilleure buteuse de D2 avec 21 buts en 11 matches, la joueuse d’origine camerounaise évoque son parcours, sa philosophie de jeu, ses déceptions mais aussi ses ambitions. 

 

Coeurs de Foot – Je voulais d’abord revenir avec toi sur ton parcours, et donc sur tes débuts à Yaoundé, au Cameroun… Tu avais quel âge la première fois que tu as tapé dans un ballon ?

Marlyse N’go Ndoumbouk - J’ai commencé à l’âge de 4 ans avec mon grand frère qui est footballeur. Ma passion m’est venue à travers lui, puisqu’à chaque fois qu’il allait aux entraînements ou jouer, j’étais avec lui. Je le suivais partout, je portais ses crampons, puis parfois à la maison dans la cour il me faisait jouer avec lui.

Maintenant au niveau national j’ai commencé à 11 ans. Je faisais un match avec les garçons et il y avait un entraîneur d’une équipe féminine qui était là et qui m’a vu. Il est venu me demander si je jouais déjà dans une équipe féminine, je lui ai dit non. Il m’a donné son numéro et m’a dit de demander à ma mère de l’appeler, Ce que j’ai fait. Puis une autre fois il m’a vu avec mon grand frère, ensuite il est venu à la maison pour expliquer à ma mère qu’il voulait que j’intègre son équipe. 

 

CDF – Ton premier titre national tu le gagnes à 15 ans. C’est jeune.

Oui, c’est jeune. Mais le talent il n’y a pas d’âge pour le faire voir. Puis surtout au Cameroun ça ne se passe pas comme ici [en France], où on commence avec les garçons, après il y a les centres de formations. Tu peux commencer à jouer en national beaucoup plus tôt.

 

« Mon rêve c’était de jouer dans le plus grand championnat de football féminin. »

 

CDF – Avant ton passage en Allemagne, tu as connu d’autres expériences à l’étranger ?

En 2008 j’ai eu une expérience aux Etats-Unis. C’était un peu complexe. J’y suis allée pour faire des essais qui ont été concluants, j’avais même signé le contrat et il était question que je fasse la préparation, parce que je suis allée là-bas en période de vacances et les filles revenaient en août. J’ai donc fait la période d’entraînement en août. Mais il s’est avéré que le club où j’ai signé faisait partie des clubs ayant eu une crise financière. Je suis rentrée au Cameroun mais je voulais repartir [aux Etats-Unis]. Finalement ils ont fini par déposer le bilan, il n'y avait plus d’équipe, plus rien du tout. Du coup c’est de là que je suis partie pour l’Allemagne parce que deux mois après cela j’ai eu une proposition [pour y jouer]. 

 

CDF – L’Allemagne justement c’était tes premières années dans l’élite d’un grand championnat d’Europe...

C’était trop bien ! Franchement, dans le sens où mon rêve c’était de jouer dans le plus grand championnat de football féminin. Et à cette époque pour moi c’était soit l’Allemagne, soit les Etats-Unis. Parce que les Etats-Unis au niveau mondial c’est vraiment très fort, ce sont les meilleures. Alors je rêvais soit l’un soit l’autre. Ça n’a pas marché pour les Etats-Unis, mais quand j’ai eu la proposition de l’Allemagne j’étais très très ravie.

 

CDF – Tu débarques en Allemagne au FF USV Jena (léna). Quels souvenirs gardes-tu de tes saisons là-bas ?

Je fais une bonne première saison. Avec le club on arrive en finale de la coupe d’Allemagne (en 2010 perdue 1-0 face à Duisbourg) et je n’étais pas dans un club renommé au gros palmarès. C’était un tout jeune club qui cherchait sa voie et on a fait de belles choses tous ensemble cette année-là. Après en fin de saison je me blesse et j'ai dû me faire opérer du ménisque. Et, au milieu de la seconde saison je change de club pour rejoindre le SC Sand. 

 

« Mon épanouissement et mon bien-être

prônent devant le  financier »

 

CDF – Pourquoi ce choix de changer de club ?

Il y avait trop de problèmes, de club, d’effectif. Même au niveau des entraîneurs je me rappelle en même pas deux ans, on en avait eu trois différents. Ce n’était plus trop ça. Puis ça devenait dur... Mon manager a eu une proposition en milieu de saison pour changer de club, ils me proposaient de bonnes choses là-bas [au SC Sand] donc j’ai sauté sur l’occasion. 

 

CDF – La priorité pour toi c’est vraiment de bien te sentir dans le club avant tout ?

Bah oui ! Pour ma part mon épanouissement et mon bien-être prônent devant le financier. Si je suis dans un endroit et que je me sens bien, que j’ai toujours cette passion de jouer au foot, de m’amuser, de me sentir bien, je reste. Après, à l’instant où cela change, où je ne me sens plus bien psychologiquement, même si au niveau financier les choses vont très bien j’aurais dû mal à rester. J’aurais vraiment dû mal à continuer avec le club, peu importe lequel. 

 

CDF – Est-ce qu’avant d’arriver en France tu connaissais un peu le niveau de ce championnat-là ?

Au niveau de la France personnellement non. Je le voyais un peu à travers la télé, les amies, les coéquipières, on en parlait. Mais à cette époque-là je savais que les meilleurs championnats étaient les Etats-Unis et l’Allemagne. 

 

CDF – Qu’est-ce qui t’a motivé pour tenter l’expérience en France ?

Ce qui m’a motivée c’est que j’avais la famille ici. En Allemagne les choses ce n’étaient plus trop ça, je me sentais seule... Je suis restée trois ans en Allemagne, seule, ça devenait de plus en plus difficile et comme j’ai beaucoup de famille et d’amis en France, je suis entrée en contact avec un ancien manager de l’un de mes cousins et par son biais je suis arrivée au FC Tours. 

 

« Ça m’a vraiment affectée [de ne pas être retenue pour la sélection]. »

 

CDF – C’est audacieux quand même de quitter la première division allemande pour un club de D2, qui va d’ailleurs être relégué en DH à ton arrivée en 2012 ?

Oui, mais quand on se retrouve dans une configuration où l’on est pas bien, où l’on veut partir, on réfléchit pas au meilleur club. Je voulais absolument partir et quitter l’Allemagne et pour moi l’objectif n’était pas d’avoir le meilleur club de France, mon objectif c’était de partir puisque psychologiquement j’avais besoin de ma famille, de mes proches. Et, rien ne pouvait me forcer à rester là-bas, pas même parce que je n’avais pas trouvé le meilleur club en France. 

 

CDF – Un choix payant au final, puisqu’après tu continues ton évolution au VGA Saint-Maur…

Oui mais ce qui m’a poussée aussi à vouloir partir à tout prix de l’Allemagne c’est que j’ai vécu un moment très difficile. On m’appelait continuellement en sélection, et cette année-là on préparait les JO [Jeux Olympiques de Londres en 2012], et je n’ai pas été retenue du jour au lendemain. Ça m’a vraiment affectée. Ça m’a mis un gros coup de massue sur la tête. J’irais même jusqu’à dire que ça a failli me détruire. Je n’avais plus envie de rien.. J’étais dégoûtée.

 

CDF – C’est ce qui explique ce besoin de changer d’air pour toi ?

Oui oui totalement. C’est même beaucoup plus ça.

 

CDF – Après cette désillusion, tu n’as plus jamais été appelée en sélection ?

Non plus jamais ! 

 

CDF – Ça a vraiment été une décision difficile à accepter pour toi ? 

Bah oui. Surtout quand on ne sait pas pourquoi, je n’ai jamais eu d’explication. C’était vraiment difficile parce que je ne m’y attendais pas et j’avais oeuvré pour aller à ces JO pour une fois. C’est un événement à ne pas rater de vivre une expérience comme ça avec son équipe nationale. On ne peut pas rêver mieux. Donc ça m’a dégoûtée comme je le disais je ne voulais même plus jouer à un moment, je voulais juste revenir auprès de ma famille.

 

CDF – En 2016 tu vas porter les couleurs de la France lors de la Coupe du Monde militaire (en Bretagne). 

L’équipe militaire ça s’est fait comme ça. Je suis arrivée j’ai dit : « coach j’ai envie de jouer pour vous ». Après ce qu’il y a eu c’est que je n’étais pas encore Française, donc j’ai dû faire les démarches pour avoir la nationalité française et pour pouvoir jouer avec cette équipe militaire. Heureusement derrière ça il y avait de bonnes personnes qui ont tout fait pour que cela se fasse dans les délais et les règles. 

 

CDF – De jouer la Coupe du Monde militaire avec la France, et de la gagner, ça t'a aidé à dépasser ta frustration par rapport à la sélection camerounaise ?

Oui totalement parce que c’est grandiose de représenter sa nation. Quand tu es là [sur le terrain], chanter l’hymne national ça fait du bien. Ça fait palpiter le coeur. Et personnellement ça montre que j’ai fait le bon choix de ne pas arrêter de jouer. 

 

CDF – Pour revenir sur ta carrière en club, avec le VGA Saint-Maur vous montez en D1 pour la saison 2015-2016, et sur la phase aller tu vas marquer 10 des 13 buts inscrits par ton équipe. Ce sont de belles statistiques…

C’est vrai que quand quelqu’un me disait « t’as combien de buts ? » que je répondais 10, il me disait « vous êtes combien ? » et là je disais avant-dernière, c’était improbable. Et quand on me demandait « t’es  classée combien au classement de meilleure buteuse ? » Je disais troisième sur la phase aller. Il me disait « non tu rigoles ! » C’est vrai que c’est pas mal comme stats ça (sourire). 

Après c’est un état d’esprit. C’est pas parce qu’on est dernier que dans l’équipe il n’y a pas du potentiel. 

 

« Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est un objectif pour moi de rejouer la première division. »

 

CDF – Pourquoi avoir quitté la VGA St-Maur ?

Le club passait vraiment des moments difficiles, ils voulaient tout changer, la présidente, le coach. Et puis c’est vrai qu’en plus le coach [Régis Mohar] j’y étais attachée. quand j’étais à Tours c’est lui qui m’a approchée. Il m’a fait comprendre que j’avais trop de potentiel pour rester là, je l’ai suivi et il avait raison. C’était un grand frère et un monsieur qui m’a donné beaucoup de conseils. La saison de la montée en D2 je ne sais pas, je marque 45 buts (43 buts en 22 matches), je ne me rappelle même plus mais c’était incroyable. 

J’avais du mal à intégrer dans ma tête "de rester dans l’équipe" sans qu’il soit là. Je lui ai dit direct « tu pars moi je pars. Je ne reste pas ». Après Nancy est venu à moi en janvier et j’ai sauté sur l’occasion. 

 

CDF – A Nancy tu vas encore marquer pas mal de buts, notamment lors de la saison en DH (Division d’Honneur), presque qu’une centaine il me semble ?

J’ai marqué 95 buts en championnat je crois, en 18 matches. 

Mon objectif c’est de gagner. Puis franchement je me pose pas de questions. C’est vrai que techniquement je n’ai pas à me plaindre, au niveau gabarit aussi j’ai de la puissance, et c’est vrai que ça aide. Surtout que c’est rare de trouver des attaquantes de mon "calibre" entre guillemets. Puis, c’est difficile voire même improbable de trouver une joueuse comme moi qui joue en DH. Le plus souvent elles se retrouvent dans les divisions supérieures. 

Après moi, je suis arrivée à Nancy avec l’objectif de les maintenir [en D2], on n’a pas été capables de le faire, alors il était de mon devoir, de notre devoir, de remonter en D2. 

 

CDF – Vous avez réussi à remonter, et vous êtes actuellement 2e à trois points de Dijon. L’objectif est de jouer la montée cette année ?

Non l’objectif c’est le maintien ! 

 

CDF – Oui mais bon, vous êtes en bonne voie..

Oui c’est bien partie. Et s’il arrive que l’on monte franchement ça ne sera qu’un bonus. 

 

CDF – A titre personnel, tu aimerais rejouer en D1 ?

(Elle hésite un moment) Je ne dirais pas non. Maintenant pour ma part ce n’est pas l’absolu. Je ne me dis pas « il faut absolument que je joue en D1 ». Je suis plutôt dans le ressenti des choses. Si on monte tant mieux, si on ne monte pas mais que je me sens bien où je suis ça me va aussi. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est un objectif pour moi de rejouer la première division. En soit ce n’est pas quelque chose qui m’intrigue encore, mais ça ne me dérangerais pas non plus d’y rejouer. J’aime bien les challenges donc ce n’est pas un problème, au contraire. 

 

CDF – En Janvier vous allez reprendre avec un match de Coupe de France contre Fleury, une équipe de D1 justement. Comment tu l’appréhendes ?

Je prends les matches de la même manière, mon objectif est de gagner peu importe l’adversaire, qu’il soit au-dessus ou en dessous de nous. Maintenant tu gagnes c’est bien, tu perds, à toi de te remettre en question et de voir les aspects dans lesquels tu as flanché.

 

« Le plus souvent c’est la difficulté face à laquelle tu te trouves qui fait en sorte que tu excelles. »

 

Après, je pense que je fais partie des filles qui ne stressent plus quand il faut jouer une D1. J’ai dépassé ce cap. Mais dans tous les cas on fera pareil, on fera comme on a l’habitude de faire. Aller sur le terrain, se donner, déterminées, téméraires, et si on a la possibilité de gagner on gagne. On ne néglige aucun aspect. Fleury c’est la première division, elles ne sont pas là par hasard, si elles sont en première division c’est qu’elles l’ont mérité donc faut prendre ce match avec beaucoup de rigueur et de détermination. 

 

CDF – Tu as un profil d’attaquante assez complet. Tu frappes, tu dribbles, tu sais faire les bons appels dans le dos de la défense ou pour couper au premier poteau, marquer de la tête. Tu as encore des domaines où tu peux t’améliorer ou tu t’estimes à 100% ?

Je dirais que je ne suis pas à 100%, selon moi c’est difficile d’être à 100%. Il faut tout le temps élever son niveau de jeu. Personnellement j’ai envie de m’améliorer tous les jours. Que ce soit au niveau des frappes, du jeu de tête, des dribbles... Il faut tout le temps se surpasser, se dépasser. Pour être à 100% on a besoin du dépassement de soi, et pour cela on a aussi besoin d’avoir une équipe en face qui nous donne du challenge, qui nous oblige à avoir une réaction et à se surpasser. Si tu n’as pas ça tu vas faire les choses un peu dans la facilité, la simplicité. Le plus souvent c’est la difficulté face à laquelle tu te trouves qui fait en sorte que tu excelles. 

 

CDF – Est-ce qu’il n’y a pas des matches où tu sens que l’adversaire a pour ordre de te bloquer à tout prix, que tu ne sois jamais en position de frapper ? 

Oui après ça ne date pas d’aujourd’hui. Ça date depuis que j'ai joué avec Saint-Maur. Je me rappelle une fois on avait dit à mon entraineur « Si t’as pas Marlyse franchement t’as rien dans ton équipe. » Mais c’est faux, je ne fais pas tout, je ne vais pas non plus prendre le ballon dans mes buts et remonter tout le terrain en dribblant pour marquer. 

Après j’ai évolué avec, et à chaque fois que je rencontre une équipe, l’objectif premier de l’entraîneur [adverse] c’est de me bloquer, de m’empêcher d’évoluer. C’est la tactique, c’est normal l’entraîneur doit bloquer les atouts adverses, c’est le jeu. Après m’empêcher d’évoluer ça va être dur, très dur. 

 

CDF – Tu vas avoir 33 ans en janvier, mais tu as déjà dit que tu te voyais bien jouer encore longtemps, jusqu’à 40 ans pourquoi pas…

C’est une façon de parler (elle rigole). Quand je dis 40 ans c’est dans le sens que quand on est passionnée on reste dans sa passion. Maintenant jouer, peut-être pas au haut niveau, mais pour m’amuser jusqu’à 40 ans, 42 ans pourquoi pas. Ce ne sera plus aussi compétitif c’est sûr, mais je resterai dans le milieu que j’aime et je m’amuserai. 

 

CDF – Pour finir, à côté du football tu fais quoi ? Tu te verrais bien coach ?

Je compte passer mes diplômes pour rester après ma carrière dans le monde du football et apporter mon expérience aux autres. 

Oui pourquoi pas. A Tours, Saint-Maur oui j’entraînais les petits. C’est souvent un passage inévitable et c’est vrai que j’aime bien ça, apporter mon expérience. Ça me plaît et j’évolue dans ce que j’ai toujours aimé, à partir de là, transmettre n’est pas un problème. 

 
Photo : Manu Cahu
Morgane Huguen